J’aime bien ressasser des idées déjà digérées. Le téléchargement, que ce soit en peer to peer ou en direct download, est-il le fléau que nous dérivent les majors et certains artistes ? Est-il réellement à la source de pertes que Luc Besson estime, rien qu’en France et pour l’année 2008, à plus d’un milliard d’euros ? Hmmm, pas sûr. Penchons nous un peu sur le problème voulez-vous chers lecteurs ?

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Voyons voir donc tout cela d’un peu plus près et cassons quelques idées reçues.
Premièrement, distribuer et télécharger des fichiers sous copyright, c’est du piratage et le piratage, c’est du vol.
Piratage est le terme consacré, mais il est mal choisi. Un pirate c’est, d’après le Larousse, celui ou celle qui pratique le brigandage sur les mers. Par extension, c’est toute personne qui s’enrichit malhonnêtement et au détriment d’autrui, qui commet des exactions criantes. Adapté à l’informatique, il désigne originellement un hacker qui se sert de ses capacités de façon malhonnête, le terme anglais serait black hat, chapeau noir (les hackers sont informellement désignés par le couleur de leur chapeau hypothétique, qui éclaire sur leurs intentions et leurs faits d’armes). Il a ensuite désigné les contrefaçons de cassettes vidéos, de cassettes audio, de DVD ou de CD, vendues à la sauvette. Par extension finale et un non-sens aberrant, le terme de pirate désigne à présent ce qui partagent des fichiers informatique dont le contenu est protégé par copyright.
C’est un non-sens, parce que nous autres pirates (puisque c’est ainsi qu’on nous nomme) ne pillons pas, ne tuons pas, ne violons pas, ne soustrayons de bien à personne (en tous cas, pas dans le cadre de cette piraterie là ). Certes, nous sommes dans l’illégalité, mais l’illégalité ne veut pas dire la malhonnêteté et si notre action est illégale, peut être est-ce tout simplement à cause de l’incapacité des grandes majors de s’adapter à l’évolution des technologies, majors qui semblent encore être restées à un âge où seul le vinyle et la radio existaient, où il n’y avait pas de bande magnétique ou de graveurs de CD et où la contrefaçon se limitait à des bootlegs de groupes populaires.
De même, on nous accuse de voler les artistes, ce que je réfute. Voler, c’est s’approprier le bien d’autrui, sous-entendu, à son détriment. Nous n’avons jamais dépossédé un artiste de son droit d’auteur (pas dans le cadre de cette activité là ), échanger des fichiers copyrighté ne fait pas disparaître miraculeusement les disques des bacs, et nous ne nous approprions pas les master tapes, ce qui empêcherait l’artiste de diffuser sa musique.
Les termes dont on nous affuble sont donc sans commune mesure avec l’action que nous exécutons et n’ont qu’un seul point commun avec elle, leur illégalité (et je parle d’illégalité une fois encore, pas de malhonnêteté).
Deuxièmement, nous faisons baisser les ventes de disque à des niveaux historiquement bas.
Effectivement, l’industrie du disque c’est rarement aussi mal portée que ces dix dernières années. Mais est-ce que c’est nous, les pirates, qui sommes à blamer ? J’en doute, j’en doute même très fort. Si le niveau de ventes est très bas, c’est tout simplement qu’il ne cesse de baisser depuis quarante ans, depuis le début des années 1970. Remettons les pendules à l’heure. L’industrie a accusé les cassettes audio dans les années 80, les graveurs de CD dans les années 90, l’internet dans les années 00, je suis curieux de savoir ce qu’il vont accuser dans la décennie qui commence. Mais le fait est que les ventes baissaient avant même l’avènement des bandes magnétiques grand public. Qui est à blamer donc ? Pour moi, ce sont les majors elles-même. À une époque où les labels étaient encore relativement indépendants des quatres majors (Universal, Warner, EMI, Sony) qui à elles quatre détiennent aujourd’hui presque trois quarts du marché du disque (et qui surtout n’étaient pas encore des majors), ils osaient prendre des risques. Des risques, c’est ce qui a lancé des groupes comme Pink Floyd (une bande de drogués), The Clash (des ivrognes bagarreurs), The Doors (encore des drogués), Ray Charles (un aveugle, colérique et difficile à vivre, lui aussi drogué), Elvis (un des premiers blancs à chanter comme un noir dans une Amérique profondément raciste)…
Aujord’hui, les labels ne prennent plus de risques. Ils regardent ce qui a marché les cinq dernières années, et ils ressortent la même soupe. Les seuls surprises viennent d’indépendants, d’auto-produits, ou de star reconnues pour leur éclectisme (au hasard, Bashung, qui a quand même trimé comme un galérien à ses débuts). Forcément, le public se lasse, et n’a pas envie d’acheter un produit déjà entendu.
Ensuite, le prix. Vous voulez rigoler ? Je suis fans de vinyles. Je me suis acheté il y a deux semaines un disque d’occasion que j’ai payé dix euros. Dix euros c’est raisonnable pour un disque d’occasion, un chouïa au dessus de la moyenne, mais raisonnable, c’est à peu près la moitié d’un disque neuf dans le commerce. Or, il se trouve que sur ce disque, il y avait encore l’étiquette originelle (il a été acheté dans un centre E.Leclerc pour 55 Fr.). 55 Fr, soit, au taux de conversion standard, moins que les 10€ que j’ai payé. Le disque est une réédition datée de 1978, on peut donc raisonnablement supposer qu’il a été acheté entre 1978 et 1985, au large. Donc, entre fin 70′s et début 00′s (vingt ans d’écart, je prend début 00′s car les prix d’alors sont similaires à ceux d’aujourd’hui), le prix d’un disque a presque triplé. Aujourd’hui, on peut acheter un disque d’occasion (même pas de collection) pour plus cher que son prix de vente initial, pour la seule bonne raison que le prix d’un disque neuf a tellement augmenté qu’on n’est pas choqué. Et le prix des albums n’est pas la seule raison. Aujourd’hui, en dehors des salles confidentielles, il est difficile de trouver un concert en dessous des 30€. Et encore, c’est un prix raisonnable. Un exemple ? Motörhead, Lille, Juin 2007: à partir de 50€. J’ai vu un groupe récemment sur facebook: C’est pas le piratage qui tue le cinéma, c’est les 9€. Assez révélateur je trouve.
Pour conclure ce paragraphe à propos de prix je dirais ceci: le mal porte la racine de sa propre destruction. Nous autres amateurs de musique, de films, de livres, ne sommes pas des vaches à lait. Le prix est quelque chose de dissuasif. Cela ne me dérange pas de payer pour écouter de la musique, mais si je dois payer, je veux payer l’artiste, pas ceux qui le parasitent. Or, sur le prix d’un album, l’artiste touche moins de 10%. Si les majors ne changent pas leur politique, nous finirons par ne plus écouter leur musique et nous contenter de celle que l’on trouve légalement sur Jamendo par exemple.
Troisièmement, nous faisons perdre de l’argent aux artistes et à leurs producteurs
Les producteurs et les agents sont le plus souvent un mal nécessaire. Notamment parce qu’ils aident les artistes à se dépasser. Qu’ils apporte un Å“il extérieur à l’Å“uvre avant qu’elle soit offerte au public. Mais parfois aussi, ce sont de véritables vampires.
En admettant que les chiffres avancés par les majors soit réalistes, nous ne leur faisons pas perdre cet argent. Nous les empêchons de le gagner. C’est tout à fait différent. Et ce n’est principalement pas les artistes que nous empêchons de gagner cet argent, mais les majors. Reprenons ce que je viens de dire quelques lignes plus haut: le mal porte la racine de sa propre destruction. Qu’est-ce que cela vous inspire ? Pour moi, cela signifie que quand on s’entête dans une politique qui ne mène pas à l’effet escompté, on ne peut blâmer que sa propre personne pour l’échec vers lequel on se dirige tête baissée. Nous sommes dans un monde capitaliste. Bien que je ne sois pas partisan de ce libéralisme effréné qui ronge notre monde et qui pousse, entre autres vices (et ce n’est pas là le moindre, mais c’est celui qui nous préoccupe ici), à considérer la culture comme une marchandise, nous vivons, c’est un fait, dans un monde capitaliste. On ne peut pas décemment défendre le capitalisme d’un côté, avec une distribution de la culture basée sur la rareté de la copie, et de l’autre côté un protectionnisme entêté qui voudrait qu’on fasse intervenir l’état dans un domaine qui n’est, somme toute, pas sa préoccupation principale. Cette politique ne mène à rien, on l’a vu, le marché du disque, ainsi que celui du cinéma, se cassent la figure depuis des dates qui sont antérieures à la conception même des technologies qu’on rend aujourd’hui responsable de ce fait (avant la conception, ne parlons même pas de l’accessibilité au public).
Certes, nous n’améliorons pas cette tendance, mais nous n’en sommes pas responsable. Ou bien ? Et si, en fait, nous autres pirates atténuions cette tendance dont on nous tient pour seuls responsables ?
Conclusion, nous autres pirates sommes en fait du pain béni pour les majors
Cette idée vous parait en tout point farfelue n’est-ce pas ? Elle ne l’est en fait pas tant que ça. Exemples ? J’ai téléchargé l’album des Naïve New Beaters. Je l’ai trouvé suffisamment intéressant pour ensuite l’acheter et l’offrir à mon petit frère. Et il a aimé. Conséquence probable, il achètera sûrement le suivant. J’ai téléchargé l’intégrale des albums de Renaud. Et certains m’ont plu suffisamment pour que je les achète ensuite en album, pour avoir le plaisir de les écouter en une meilleure qualité que sur mon ordinateur, avec ma chaîne Hi-Fi, certains en vinyle, pour avoir le plaisir de ce format (pas si) atypique. Une amie m’a fait découvrir Birdy Nam Nam via un mp3 piraté. Je possède aujourd’hui leurs deux albums et deux de leurs quatre EP. Encore des groupes que j’ai découvert par des mp3 piratés (par moi ou des amis) pour ensuite acheter la version physique de l’album ? Motörhead, Noir Désir, Muse, Michael Jackson, Francis Cabrel, Coldplay, Keane, Ministère des Affaires Populaires, Suprême NTM, AC/DC, Guerilla Poubelle, Metallica, The Gathering, Pink Floyd, Gojira, Mano Negra, Hocus Pocus, Tryo, In Flames, Nick Cave (avec ou sans les Bad Seeds), Lenny Kravitz, The Clash, The Velvet Underground, New Order, KT Tunstall, Trust, Massilia Sound System, Grand Corps Malade, Deep Purple, Georges Brassens, Serge Gainsbourg, U2…
Combien de mes amis ont acheté des albums après avoir reçu de ma part un mp3 piraté ? Combien d’autres albums achèterai-je après avoir reçu d’un de mes amis un mp3 piraté ? Parce que le piratage, c’est aussi cela, partager les artistes que l’on aime, les faire découvrir, et en fin de compte, soutenir ceux qui le méritent.
À l’avenir, défendre un modèle alternatif
La culture, en tout cas c’est mon opinion, n’est pas une marchandise. Payer pour de la musique ne me dérange pas, mais pas ce prix là , et pas à ces conditions là . En tout cas, c’est bien beau de défendre un modèle alternatif, mais encore faut-il en avoir un. Ça tombe bien, nous en avons un. Il s’appelle GNU-GPL, il s’appelle Creative Commons (CC pour les intimes) voire, pour les plus extrémistes, il s’appelle BSD. Ces modèles s’inspirent de la distribution sous licence libre de logiciels.
En effet, avec l’avènement de l’informatique, en matière de culture il devient de plus en plus facile de différencier le contenu culturel du contenant culturel. De différencier le contenu d’un livre, de l’objet livre. Les pistes d’un album de l’objet disque. Le film de l’objet DVD. Dans ce modèle, voici comment se passe la diffusion, prenons au hasard, d’un album. L’album est “vendu” sur le web pour un prix laissé au choix de l’acheteur (qui peut être nul). L’argent qui passe ainsi de la main de l’auditeur à celle de l’artiste devient donc un geste actif; l’auditeur exprime clairement: j’aime cet artiste, j’aime son travail, je veux le soutenir financièrement afin qu’il puisse continuer ce travail et que je puisse, moi, auditeur, continuer d’en jouir. L’album est ensuite/simultanément proposé à la vente en format physique, pour un prix fixé par les différents intermédiaires. La encore, l’achat est un geste actif de la part de l’auditeur qui exprime ainsi: j’aime suffisamment cet album pour vouloir posséder l’objet qui le symbolise. Ce format physique possèdera alors des “plus” par rapport à la version dématérialisée. Un livret avec des photos, les paroles, pourquoi pas plusieurs éditions dans différents formats (CD simple, Digipack CD+DVD, Vinyle simple, Vinyle lourd, des éditions limitées…) On distinguerait donc le contenu du contenant, tout comme dans une page web par exemple, on distingue le contenu de la page de la façon de présenter ce contenu (feuilles de style).
De même pour les livres. On pourrait avoir une offre virtuelle, sous forme d’un pdf ou d’un e-book (à ne pas confondre avec les iBooks de chez ces voleurs d’Apple) d’un côté, et une offre physique sous forme d’un vrai livre, avec des pages et une couverture et toutes ces choses qui font qu’un livre est un si bel objet, un objet que l’on aime ou que l’on hait, que l’on range dans une bibliothèque, que l’on annote au crayon gris dans la marge, que l’on offre, que l’on se passe de générations en générations.
Pour reprendre l’exemple de la musique, on paierait une performance de l’artiste en allant écouter un concert, et profiter de l’ambiance, ou alors on ne paierait pas, on entendrait mal, on serait mal assis, on aurait pas l’ambiance, mais on se serait mis dans un arbre à proximité du stade où à lieu le concert de la superstar qui passait par là .
On irait payer les droits d’entrée au musée Van Gogh à Amsterdam admirer les Tournesols, ou on se contenterait gratuitement d’une reproduction trouvée n’importe où.
Le contenu, le contenant. Vous faites la différence ? Vous la comprenez ? Vous voyez pourquoi le premier n’est pas une marchandise, parce qu’il est la Culture (avec une majuscule) et que la Culture ne se vend pas, ne se monnaie pas, qu’elle s’échange et se partage, alors que le second est réellement une marchandise, un objet, un service qui nous est fourni à titre payant et qui doit continuer à l’être pour que le premier continue d’être diffusé. Le second est un ensemble de vecteurs de diffusion pour le premier et parmi ces vecteurs, au moins l’un d’entre eux doit être gratuit. Ce vecteur là , c’est le net, c’est le piratage, c’est les licences libres qui l’autorisent.
Mais ce modèle alternatif fonctionne-t-il ? Est-il viable commercialement ? Permet-il à l’artiste de (sur)vivre de son Å“uvre ?
C’est le cas dans le domaine des logiciels libres. Comment donc ? On peut vendre du logiciel libre, mais ainsi, on ne vend pas une licence d’utilisation (comme on le fait avec le logiciel propriétaire) qui restreint vos droits d’utilisateurs, on offre différents services à l’utilisateur comme, par exemple, l’accès à une hotline, un service d’installation et de configuration, un support et une assistance technique… Et économiquement, ça marche. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder certains gros (voire très gros) acteurs du logiciel (en dehors de Micro$oft et de Apple). Parmi eux, on a Sun Microsystems (OpenSolaris, OpenOffice…) on a RedHat, on a Mandriva (distributions Linux du même nom). Les développeurs indépendants eux, s’offrent un tremplin vers des postes de développeurs et sont ainsi récompensés indirectement.
Mais dans le monde de la culture, c’est sensiblement différent. On a pas besoin d’une assistance technique pour profiter d’un album ou pour lire un livre (enfin, sauf si on ne sait pas lire, mais c’est un autre problème). Est-ce qu’on a donc des preuves que ce modèle peut marcher ? Eh bien oui et non. Ce modèle peut marcher, et même très bien marcher, comme il a marché pour Radiohead (l’album In Rainbows) ou pour Nine Inch Nails (albums Ghosts I-IV et The Slip), et quand je dis marché, je veux dire que les groupes cités sont bénéficiaires sur les albums cités. Ces albums, bien que diffusés gratuitement ont généré des bénéfices financiers suffisants pour rembourser les coûts de production. D’un autre côté, ces groupes possédaient une solide base de fans, ce qui explique ces succès commerciaux. Mais ce modèle a au moins l’avantage de favoriser le partage et la diffusion de la culture. Et entre nous, si vous pouviez avoir n’importe quel album sans débourser un rond, cracher les sous pour vous rendre à un concert et ainsi payer la performance, serait moins amer non ?